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  • : Chroniques, critiques et chiffres sur le cinéma, par un journaliste.
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  • Je ne peux m'empêcher de parler de cinéma, à qui veut l'entendre. Chaque lecteur échoué ici me procure une grande joie.
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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 15:34

Cancre exclu de toutes ses écoles durant l'enfance, Paul Thomas Anderson entre dès ses débuts en conflit ouvert avec ses producteurs. Scénariste-réalisateur-monteur : il sait tout faire, jusqu'aux affiches. Tout, sauf livrer des films de moins de 2h30. « Je suis toujours à la recherche de cette nuance, de ce moment de vérité, et on ne peut pas faire ça à la va-vite » (New York Times, 1999, cité dans le livre "Les six samouraïs", de Sharon Waxman).

La filmographie sous influences de Paul Thomas Anderson ( réalisée par mes soins ) :

Paul_Thomas_Anderson title=

Pour son premier long-métrage, Hard Eight (1996), Anderson interdit l'accès de la salle de montage à son producteur Robert Jones. Une coquetterie qui passe difficilement chez ses patrons de la Rysher Entertainment. Ils recoupent le film à la hache et décident de laisser son vieux héros Sydney vivant, alors qu'il est assassiné dans le scénario original centré sur "l'échec d'une vie d'homme". Qu'à cela ne tienne, Anderson trahit sa hiérarchie en envoyant sa propre version, d'une durée de 2h30, aux festivals de Sundance et de Cannes. Mais c'est celle des studios, resserrée à 90 minutes, qui est diffusée lors de la sortie nationale. Le réalisateur n'en démord pas pour autant.

Paul Thomas Anderson sur le tournage de Boogie nights (1997) :

Paul-Thomas-Anderson.jpg

 

Avec Boogie nights (1997), il livre une version de 2h45 à ses nouveaux producteurs de la New Line. A l'époque, ils ont besoin d'un auteur inventif à la Tarantino dans leur catalogue. Cette épopée de pornographes incarnés par Mark Walberg, Burt Reynolds et Julianne Moore, les sort de leur train-train. Mais ils grincent des dents devant la longueur du film. Anderson campe sur ses positions, il repousse poliment toute idée de coupes. « Je ne me verrais pas retirer cette scène là ». La tension monte pour le cinéaste. Les projections-tests, organisées avant la sortie officielle, révèlent les réticences du public, qui ne sait pas trop quoi penser d'un sujet sur le porno. Lorsque le chargé du marketing lui livre les derniers résultats, Anderson, excédé, avale la feuille, la mâche, la recrache par terre et saute dessus à pieds joints. C'est finalement sous la pression de la commission de censure, qui avait d'abord classé le film dans la catégorie « X », qu'Anderson doit raccourcir sa copie à 2 heures et 37 minutes. Résultat : moins de fornication et moins de sang. A la sortie, la critique applaudit, Tom Cruise aussi. Il veut être de la prochaine partie.

Magnolia.jpg

Ce sera Magnolia (1999), la troisième fresque. Anderson la considère alors comme celle de la maturité : des portraits ancrés dans le quotidien, pléthore d'acteurs célèbres, pluie de grenouilles surréaliste, chansons d'Aimee Mann pour emballer le tout. Il boucle l'affaire en 3 heures et 18 minutes. 

"Wise Up", d'Aimee Mann, bande originale de Magnolia :

 

Dans le making of du DVD, l'acteur William H. Macy est interviewé sur le plateau de tournage.

 william_h_macy.jpg 

Il raconte : «  Le scénario est incroyable. Je suis allé voir Anderson, je lui ai dit : « c'est formidable, mais c'est un peu long ». « Espèce de sale branleur, m'a répondu Anderson, je ne couperai pas un mot ».  Alors j'ai posé la question à Julianne Moore. Elle m'a dit « c'est génial mais c'est un peu long » ». William H. Macy le répète à Anderson, qui ne varie pas : « Espèce de sale branleur. Je ne couperai rien du tout » ».

Les producteurs de la New Line, terrorisés, lui ont accordé le "final cut" : le dernier mot sur le montage. Un privilège rare, réservé à une poignée d'auteurs, comme Scorcese ou Kubrick. Par ailleurs, la New Line a concédé dans son contrat qu'aucune projection test ne lui sera soumis. Mais face à la longueur du film, ils lui conseillent de couper des scènes. Le refus d'Anderson suscite des hurlements, mais il reste maître à bord. Ce n'est qu'après une projection en avant-première qu'il tiendra compte des critiques du public, réduisant Magnolia à 3h04. Finalement, aujourd'hui, il trouve le film trop long (cf cette interview).

Adam Sandler, dans Punch Drunk Love (2002) :

Punch-Drunk-love-piano-Sandler.jpg

Dès l'année 2000, le cinéaste l'annonce au journal britannique le Guardian : son prochain bébé durera 90 minutes. A cette époque, il a déjà repéré les acteurs Adam Sandler et Daniel Day-Lewis. Chose promise, chose due : en 2002, Punch Drunk Love emmène le spectateur dans une romance grinçante et magique, pendant 95 minutes. Après le cap atteint de Magnolia, Anderson semble être sevré, s'éloignant du drame et des pluies pour fricoter avec les arcs-en-ciel. Mais le public ne suit pas, les studios ne rentrent pas dans leurs frais.

      Un fabuleux montage du travail de Paul Thomas Anderson, par Joel Walden :

 

Anderson renoue alors avec ses démons de l'épopée, de la fresque, de l'éternité ... et il n'y va pas de main morte. Son histoire s'étale sur des décennies, dans des puits de pétrole sans fond. C'est There will be blood (2007) : un succès. Anderson détenait déjà le pouvoir du dernier mot sur le montage. Avec son oeuvre titanesque de 2h38, il obtient dorénavant la pleine reconnaissance du public.

The Master (2012) représente l'aboutissement de ce parcours : une fresque, des portraits nuancés sans condescendance de deux hommes torturés (l'un gourou de secte, l'autre vétéran de guerre), des plans lumineux et colorés comme dans Punch drunk love, une maîtrise de la direction d'acteurs. La durée de deux heures et des poussières, moindre que ses premiers films, montre qu'il s'est affranchi de ses automatismes. Il est devenu plus libre encore. Lors de la promotion, quand le Nouvel Obs lui demande "avez-vous déjà été sous l’emprise d’un « maître » quelconque" ? Il répond :

« Il n’y a jamais un maître et une victime ; c’est plus compliqué que ça. Joaquin Phoenix a comparé la relation des deux personnages dans le film à celle qu’il a avec son chien. Son chien l’aime, ils sont très proches mais, dès l’instant où le portail de chez lui est ouvert, il se sauve. Pourquoi son chien s’enfuit-il alors qu’ils s’entendent si bien ? Parce que c’est un chien.»

Joaquin Phoenix dans The Master

The-Master-Joaquin-Phoenix.png

En France, Paul Thomas Anderson, c'est celui dont les titres de films ne sont jamais traduits.

Dans le monde, c'est celui qui perpétue le mythe du cinéma américain, avec ses acteurs stars, sa pellicule à l'ancienne, et ses portraits de yankees toujours à la conquête d'on ne sait quoi.

Dans l'Histoire du cinéma, c'est celui qui a eu le dernier mot.


Sources :

Je me suis largement appuyé sur le livre « Les six samouraïs. Hollywood somnolait, ils l'ont réveillé ! », de Sharon Waxman, ed. Calmann-lévy, 2007.

Sur internet :

« Gare au gourou ». Nouvel Observateur. 9 janvier 2013

« Paul Thomas Anderson, la master class », L'express. 8 janvier 2013

« Rencontre avec Paul Thomas Anderson ». L'express. 20 janvier 2008.

« One Filmmaker’s Vivid Tales of Fathers and Other Strangers ». New York Times. 4 janvier 2008.

 « Magnolia maniac ». The Guardian. 10 mars 2000

Paul Thomas Anderson sur Wikipedia.

Logiciel :

J'ai utilisé le site Easel.ly pour réaliser l'infographie "La filmographie de Paul Thomas Anderson". 

Pour ses influences, je suis allé ,  et

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10 janvier 2013 4 10 /01 /janvier /2013 16:34

strummer.jpg

Deux documentaires d'Arte régénèrent deux célébrités dont l'image s'est figée au cours des décennies : Céline, l'écrivain génial antisémite, et Joe Strummer, la punk star intelligente et respectée. « Oui mais de toute façon Arte c'est chiant, c'est lent ». Que nenni. Le procès de Céline (visible sur You tube) et Joe Strummer (rediffusé le 11 janvier 2013 et visible sur Arte +7 ) recourent à une narration ingénieuse.

celine-3.jpg

Comme son titre l'indique, Le procès de Céline, organise un procès imaginaire dans le décor d'une cour de justice. La voix off accuse l'écrivain d'antisémitisme avec l'appui d'une argumentation historique et de biographes. Céline répond, en direct, via des interviews d'archives. Que pense Céline de son ignominie ? Vaste interrogation sur les tréfonds de l'âme humaine. Il répond en niant tout.

Pour Joe Strummer (the future is unwritten) : une émission de radio qu'il donnait pour la BBC, à la fin de sa carrière, sert de fil rouge à son portrait. Strummer est mort mais nous l'écoutons animer son émission, comme dans un direct, pendant qu'il balance ses vieux disques ("Je viens de vous faire écouter ma chanson préféré d'Elvis Presley", "Je vais maintenant vous faire découvrir le premier morceau de rap par U-Roy" ), au même titre que ses amis, qui le suivent autour d'un feu de camp grâce à une vieille stéréo. Tous témoignent des canailleries de leur ancien gourou, face aux bûches qui crament : anciens membres du groupe, anciennes petites amies, vieux frères, acteurs de renom (Matt Dillon, Johnny Depp, Steve Buscemi, etc...), grandes figures de la scène rock (Primal Scream, Bono), etc...

Ces deux documentaires déploient un temps présent dans une dimension parallèle, où Céline et Joe Strummer seraient encore vivants, tout en opérant des allés-retours entre le passé des archives et le présent des témoignages avisés, celui de la première dimension rationnelle. Les films poussent jusqu'au bout cette idée qu'un artiste ne meurt jamais vraiment. Dans la dimension parallèle, se retrouvent l'artiste et le spectateur, en tête-à-tête. L'écrivain nous renvoie à nos propres limites, le chanteur nous chuchote à l'oreille son énergie.

 

Le procès de Céline, d'Antoine de Meaux et Alain Moreau (2011)

Joe Strummer (the future is unwritten), de Julien Temple (2007)

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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 13:10

 van-gogh-souliers.jpg

Pour les artistes qui percent, sonnent les trompettes de la renommée. Pour les autres, la pauvreté est au rendez-vous. Dans son livre « La prospérité du vice » (Albin Michel, 2009), l'économiste Daniel Cohen se penche brièvement sur l'entonnoir du star-system :

 

« Un tout petit nombre d'oeuvres ou de spectacles remporte la mise, qu'il s'agisse de films, de chansons, de livres ou d'expositions. Les gens veulent voir la même chose ! Il y a plusieurs raisons à cela. Lorsque l'information devient trop abondante, le comportement mimétique reste le meilleur moyen de sélectionner celle qui est pertinente (si le film a du succès, c'est qu'il est bon). Ensuite, la quête des liens sociaux fait que l'on veut voir les mêmes films que les autres, pour pouvoir en parler ensemble le lendemain matin. (…) Ce star-system a une influence directe sur le statut de l'artiste et sa rémunération. Un exemple emprunté à un autre univers en fera comprendre la portée. Steve Levitt, dans son livre étonnant Freakonomics, posait la question : pourquoi les trafiquants de drogue vivent-ils chez leur mère ? La réponse était la suivante : parce qu'ils n'ont pas les moyens de faire autrement. Car si le chef de bande gagne très bien sa vie, ses subordonnées vivent misérablement. Pourquoi en ce cas, restent-ils trafiquants ? Parce que leur rêve est de devenir chef à la place du chef. Tel est le modèle de rémunération dans les industries créatives aujourd'hui. Les artistes vivent misérablement, sauf les stars. Et tout le monde l'accepte, car tout artiste aspire à devenir une star. Le star-system est un modèle où le winner takes all, où « le gagnant prend tout ». »

 

(Peinture : "Souliers", de Van Gogh)

 

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2 décembre 2012 7 02 /12 /décembre /2012 16:34

Boris Vian, le damné du cinéma. C'est ce qui ressort du documentaire « Le cinéma de Boris Vian », projeté le lundi 10 décembre 2012 à la Société des Gens de Lettres à Paris. Car l'artiste n'a pas vraiment fait de cinéma, du moins pas comme il l'entendait. Yacine Badday et Alexandre Hilaire s'intéressent à ce qu'aurait été le cinéma de Boris Vian, si le hasard, la malchance, et le mauvais sort n'avaient pas entravé ses ambitions artistiques. A partir d'écrits restés dans les tiroirs, d'archives dépoussiérées et de témoins sortis de l'ombre, le film hisse l'artiste au rang de poète maudit. Une catégorie de talents qui n'ont pas pu prendre toute leur mesure : les Rimbaud, Baudelaire, Mozart, Miles Davis, ou même, soyons fou, Kurt Cobain. Des incompris, qui sont partis avant d'achever leur grande oeuvre. Leur bilan donne une triste impression de gâchis, leur fin tragique les transforme en icône.

Le-cinema-de-boris-vian.jpg

 

Comme ses comparses maudits, Boris Vian devait bien se nourrir. Il répondait donc à des commandes. Boris Vian a ainsi pondu en deux semaines le best seller « J'irai cracher sur vos tombes », en échange d'un gros chèque. Surprise : c'est un succès en librairie, qui ne l'enchante guère. Ensuite ce sont des producteurs de cinéma qui lui demandent d'écrire l'adaptation pour le grand écran. Là encore, il accepte uniquement pour le pécule. C'est un autre projet cinématographique qui lui tient à coeur : l'histoire d'une jeune femme qui fauche un homme sur la route « Tous les péchés de la terre », dont il co-écrit le scénario. Faute de finances, ce long-métrage ne verra jamais le jour. Une des bonnes idées du documentaire est d'en « story boarder » certaines scènes, toujours dans cette volonté de montrer ce qu'aurait été le cinéma de Boris Vian si... Boris Vian a aussi été acteur, mais dans le seul grand film auquel il participe, « Liaisons dangereuses », il joue en deçà de son talent, nous dit-on, car il est gravement malade. A nouveau, on tente d'imaginer ce personnage sans son teint blafard. Puis la mort de l'artiste met définitivement fin à tout espoir de carrière cinématographique. En somme, voilà la force du documentaire : solliciter l'imaginaire.

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18 novembre 2012 7 18 /11 /novembre /2012 14:27

 

Photo trintignant

Une citation de Jacques Prévert, récitée par l'acteur Jean-Louis Trintignant, en conclusion de l'émission "Square" du 18 novembre 2012, sur Arte :

"La vie est belle

je me tue à vous le dire

dit la fleur

et elle meurt"

 

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20 octobre 2012 6 20 /10 /octobre /2012 21:04

Il manque quelque chose de Tennessee à ce « Dans la maison », l'histoire d'un professeur qui prend sous son aile un lycéen malicieux, au risque de se la brûler, pour en faire un grand romancier.

Dans-la-maison.jpg

 

Même si la seule source d'inspiration du jeune écrivain est le mode de vie bourgeois de son camarade « Rapha », cela suffit pour illuminer les yeux du prof de lettres, incarné par Fabrice Luchini (très juste dans son interprétation). Le film repose sur une succession de mises en abîme : la « réalité » d'une maison, le roman qui la transforme en feuilleton, l'imaginaire de Luchini, et au dessus l'oeil de François Ozon qui semble parler de lui-même à travers un gamin prétentieux à mèche.

Ozon embarque son spectateur dans les différentes dimensions du réel et de la fiction, à la manière d'un Haneke, avec beaucoup plus d'indulgence puisqu'il donne toutes les clefs de compréhension. Ce voyage crée d'agréables sensations d'impesanteur, comme quand une voiture flotte dans les airs après avoir franchi un dos d'âne, et qu'elle soulève les tripes. Le soin de la mise en scène garantit le minimum de qualité attendu pour un long métrage de cette envergure (réalisateur confirmé et acteurs stars). Par exemple, lorsque le jeune pouce se provoque une ouverture avec la « milf » incarnée par Emmanuelle Seigner, une porte est entrebâillée en arrière plan. Dans la scène suivante, une porte grande ouverte annonce l'arrivée probable d'un baiser.

Le hic est que le feuilleton raconté par le lycéen sur la famille de « Rapha » n'est guère passionnant et que si l'on veut bien admettre que l'écrivain a du talent pour se laisser porter par le film, écouter sa prose à longueur de temps finit par lasser. Ses goûts pour le vaudeville facile, le mélo pleurnichard, et le mauvais thriller américain, font l'objet de trop d'insistance. Le serpent se mort la queue, le film s'auto-empoisonne avec la médiocrité du lycéen, et tout se termine en eau de boudin.

Film français sorti le 10 octobre 2012

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29 septembre 2012 6 29 /09 /septembre /2012 19:11

Datant de 2008, Better things est un film calibré pour l'hiver, la nuit et les larmes. Eclatant par la beauté de ses plans, déprimant sur le fond, il propose une nouvelle manière de filmer la drogue, loin du côté clip de Trainspotting et de Requiem for a dream, de l'univers cool de Pulp fiction, ou d'un cinéma réaliste à la Ken Loach.

better-things-paysage.gif

Le réalisateur britannique Duane Hopkins se situe davantage dans la fibre glaciale de Steve McQueen (Hunger, Shame). Dans son histoire de jeunes junkys vivant dans les Cotswolds (la campagne anglaise), les personnages ne sont que des fantômes errants dans un paradis vert envahis par les fumées de l'enfer : de grandes plaines assombries par la brume et les nuages noirs. La jeune Tess Baker meurt d'overdose dès la seconde minute du film. En apparence le quotidien des piquouses, de la défonce dépressive, et de l'ennui suit son cours, mais sa disparition a tout changé. Si les destins sont regroupés au départ autour d'un même décès, ils se séparent au fur et à mesure.

Tess-Baker.gif

Ce doit être parce qu'il est aussi photographe que Duane Hopkins immortalise des moments par des plans fixes très esthétiques (paysages spectaculaires, symétrie) mais aussi très morbides (visages blafards, lumière grise), qui forment des espèces de tableaux gothiques. Dans un rythme très lent et avec des images léchées, il exploite le filon de l'amour perdu et du temps qui reste, comme Racine en son temps avec ses tragédies.

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13 septembre 2012 4 13 /09 /septembre /2012 18:54

« La cause et l'usage » est un documentaire de Dorine Brun et Julien Meunier, sorti le 12 septembre 2012, qui raconte l'élection municipale de Corbeil-Essonnes de septembre 2009, second round de l'élection de 2008, annulée pour irrégularités.

Serge-Dassault.JPG

Corbeil-Essonnes ressemble un peu au Zaïre. Dans le documentaire Mobutu, roi du Zaïre (1999) de Thierry Michel, on y voyait l'ancien dictateur du plus grand état africain, distribuer des liasses de billets aux villageois, à travers la vitre de son 4*4, après avoir promis des élections libres en 1990. A Corbeil-Essonnes, Mobutu est Serge Dassault. Un milliardaire de 87 ans, maire de la ville depuis 1995, qui n'a pas eu le droit de se représenter à cette nouvelle élection, car il avait acheté les voix des habitants avec des billets de banque en 2008. Il présente à sa place un pantin nommé Jean-Pierre Bechter, un industriel inconnu en politique, qui ne pense pas une seconde être élu, mais qui le sera. En face, les principaux opposants, pris au piège du système clientéliste de Dassault, s'arrachent les cheveux dans leur combat perdu d'avance contre le bienfaiteur de la ville, qui fait pousser des hôpitaux, des logements et des vendeurs de kebabs, avec un bras long comme celui de Dhalsim. Ailleurs, un petit candidat sans étiquette et sans projet, court après la gloire, armé de ses tracts et de son irrépressible ambition.

On ne voit pas de grands discours mobilisateurs devant des foules sentimentales : la politique spectacle vire à la foire aux corniauds, avec des lâchés de ballon inutiles, des affiches de Staline le couteau entre les dents, et l'odeur diffuse de la corruption dans un territoire appauvri. Autour, les habitants observent cette farce, tout en acceptant les privilèges cédés par Serge Dassault (promesses d'emplois et de permis de conduire gratuits). Laconique, ton désabusé, et mains dans les poches, il apparaît que ce qui est un spectacle pour le spectateur, n'est pour lui, qu'une vie politique ordinaire.

Au final, La cause et l'usage manque de moyens financiers, campe un peu trop sur les marchés, et oublie de dire que cette élection de 2009 a également été annulée pour irrégularités. Mais le documentaire a su capter les névroses d'une ville sous cloche, qui vit selon ses propres règles administratives, sous le règne d'un Mobutu, sans paperasse ni internet.

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6 septembre 2012 4 06 /09 /septembre /2012 13:49

Killer Joe, c'est la promesse d'une bonne vielle histoire de dette, avec des malfrats qui portent d'épaisses chemises à carreaux, sous le cagnard du Sud des États-Unis, dans cet endroit hostile qu'on nomme le Texas.

Killer-Joe-image.png

Le patron de cette entreprise violente et malsaine s'appelle William Friedkin, Monsieur le réalisateur de L'Exorciste, French Connection, et Bug. Violente car on voit de la castagne, du meurtre, et que les dialogues se rapprochent moins de la douceur de Rimbaud que du harcèlement moral de Satan sur ses ennemis. Malsaine car le tueur à gages « Killer Joe » (Mathew McConaughey) est un véritable taré, taillé pour traumatiser le spectateur, et que Dottie (Juno Temple), la jeune fille fragile, ressemble à un personnage féminin de David Lynch. On ne sait pas de quel bois se chauffe son aura mystique : de gestes gauches ou de manipulations machiavéliques ? Les plans menaçants de William Friedkin ne cessent de battre en brèche l'irrationnelle pensée selon laquelle « tout ira bien ». Sa direction des acteurs, avec leurs regards aux abois, nous convainc que les tuiles sont sérieuses et qu'elles s'accumulent à mesure que le mur de l'impasse approche. Certaines questions trouvent leur réponses, d'autres non. Mais à la question de savoir si Killer Joe met une grosse gifle, la réponse est oui.  

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22 juin 2012 5 22 /06 /juin /2012 00:01

Comment caractériser la mise en scène de Jacques Audiard ?

Peut-être par cette volonté de filmer les corps au plus près, de ravaler les hommes au rang de bêtes. Ces corps qui suent, puent, cassent, crachent du sang (dans De rouille et d'os, on voit même Marion Cotillard sur le trône). Des corps sous toutes leurs formes : érotisés, ornés de poils (la moustache de Vincent Cassel dans Sur mes lèvres, la barbe de Bouli Lanners dans De rouille et d'os), ou malmenés avec ces organes malades (le cancer dans  Un prophète ; le père cardiaque dans De battre mon coeur s'est arrêté) et ces membres mutilés (la surdité dans Sur mes lèvres; les jambes amputées dans De rouille et d'os). Des corps qui explorent toutes les terminaisons nerveuses : quand Terrence Malick filme le vent sur les arbres, Jacques Audiard filme le vent sur la peau.

De-rouille-plage.jpg

Chez Audiard, ce ne sont pas les personnages qui dialoguent, ce sont des yeux qui interrogent des jambes (deux scènes similaires dans Sur mes lèvres et De rouille et d'os : dans une voiture, le conducteur bourru Vincent Cassel / Matthias Schoenaerts lorgne sur les jambes de la passagère Emmanuelle Devos / Marion Cotillard), les plaies des mains qui pleurent à la place des yeux (Sur mes lèvres, De battre mon coeur s'est arrêté, De rouille et d'os), de grosses carcasses viriles qui s'échouent sur des courbes féminines. Le langage n'est pas le principal moyen de communication. Dans de De battre mon coeur s'est arrêté, la musique s'avère même beaucoup plus efficace que la parole.

Duris-Piano.jpg

Enfin, il y a cet environnement hostile, où l'homme est un loup pour l'homme. Dans la meute, les individus (portés par l'instinct de survie) se castagnent, s'abiment, se mesurent, et parfois s'accouplent aussi. Dans De rouille et d'os, le père transporte son enfant sur ses épaules, comme la louve trimbale son louveteau dans sa gueule. Le gosse est venu au monde par hasard, n'empêche que la vie sauvage est aussi faite de filiation (ainsi De battre mon coeur s'est arrêté commence par un monologue sur la relation père/ fils).

Cassel-Devos.jpg

Beaucoup de critiques, un peu choqués, regrettent la brutalité de De Rouille et d'os. Elle n'est pourtant pas vaine. Par des jeux de contraste, les émotions humaines sautent aux yeux du spectateur comme le léopard sur sa proie.

 

Filmographie :

 

Regarde les hommes tomber (1994)

Un héros très discret (1996)

Sur mes lèvres (2001)

De battre mon cœur s'est arrêté (2005)

Un prophète (2009)

De rouille et d'os (2012)

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