Le film Rhum Express, sorti en France le 30 novembre 2011, remonte aux racines de Hunter S. Thompson (1937-2005). Dans le roman original, semi-autobiographique, l'écrivain raconte son expérience de journaliste à Porto Rico, petite île des Caraïbes, en 1960. Le producteur Johnny Depp a voulu rendre un énième hommage à son idole suicidée. Son scénariste Bruce Robinson montre le jeune Thompson devenir le grand Thompson. On voit ce dernier rechercher son style d'écriture, découvrir le LSD, ou commencer à braver les puissants en imprimant un scoop clandestinement, ce qui ne figure pas dans le livre. Les fans ont le droit à une véritable adaptation, un point de vue, pas une pâle copie d'un roman difficilement transposable au cinéma. Hélas, les doutes de Thompson sur son insouciance, son irrévérence et son idéalisme sont passés à la trappe. Son for intérieur en somme, la rétine de son regard sur le monde.
En cette année 1960, le journaliste vient d'être renvoyé d'une rédaction pour avoir pulvérisé un distributeur de bonbons. Il fuit l'Amérique du Nord pour le Sud, à l'image des premiers colons à la conquête de l'Ouest, posant leurs bottes sur un continent vierge à la lueur du coucher de soleil. Il se retrouve sur une île bruyante, caniculaire et peuplée d'énergumènes : investisseurs américains sans scrupules, autochtones menaçants, collègues dépravés. Quand il s'écarte de l'agitation, c'est pour chercher une paix intérieure qu'il peine à trouver, sur les terres encore fumeuses d'un ancien paradis terrestre.
Photo de Hunter S. Thompson à Porto Rico
« J'étais à Vieques, un îlot tellement insignifiant que je n'en avais jamais entendu parler avant qu'on me demande d'y aller, conduit ici par un cinglé et prêt à repartir avec un autre. (…) Je suis resté à ma place un long moment à réfléchir et à réfléchir encore. En tête de mes pensées, il y avait l'impression tenace que mes instincts, aussi bizarres qu'incontrôlables, risquaient fort de me faire plonger avant que j'aie ne serait-ce que l'occasion de devenir riche. Je pouvais bien désirer terriblement toutes ces choses auxquelles seul l'argent me permettrait d'accéder, il y avait en moi un courant diabolique qui me poussait dans le sens opposé, vers l'anarchie, la pauvreté, les folies. » (Rhum Express, ed. Robert Laffont, p176)
Non seulement sa plume fougueuse transformerait une simple lettre à la poste en un colis piégé envoyé par des nazis, mais en plus il écrit avec sincérité. Talent littéraire qu'on ne retrouve pas dans le film, pourtant fidèle à l'esprit de l'auteur. Terry Gilliam l'avait retranscrit dans Las Vegas Parano (1998), qui reprenait quasiment mot pour mot le roman original de Thompson, trip démentiel aux drogues. Un de ses trois livres traduits en français avec Rhum Express (son premier ouvrage rédigé entre 1961 et 1966 mais publié en 1998) à Porto Rico et Hell's Angels (1966) sur les motards marginaux, dans la veine de son « journalisme impressionniste » à la subjectivité assumée. L'auteur est surtout connu pour son côté excentrique et sa vision du rêve américain, qu'il estime trahi. Celui des Hommes libérés de leurs chaînes enfin prêts à explorer les possibles. Il est devenu une icône littéraire de la contre-culture américaine (avec Jack Kerouac, William Burroughs, Allen Ginsberg,...), mouvement des années 60 rejetant le conservatisme dur, ce conservatisme qui triomphe finalement avec l'assassinat du président J.F. Kennedy. « Les tarés sauvages ont brisé le mythe de la décence américaine », écrit-il alors. Mais Thompson ne se résume pas à une seule idéologie. Il aime les flingues, tire sur des engins explosifs dans les montagnes rocheuses, et critique le délire éphémère de certains hippies, quand lui reste fidèle à ses valeurs jusqu'au bout. C'est ce qu'il aimait chez ses modèles : Jack London (1876-1916) l'aventurier, Ernest Hemingway (1899- 1961) dont les textes mêlent fiction et reportage, ou encore Nathanael West (1903-1940), qui comme lui avec Raoul Duke, s'imagine une double identité en devenant Miss Lonelyhearts. Il appréciait leur personnalité iconoclaste. Enfant, il a vu le gouverneur du Kentucky se faire poignarder dans un restaurant, ce qui a peut-être forgé le bonhomme. Thompson vivait probablement en quelques jours ce que la majorité de ses semblables vivaient en une vie. Mais quand ses cheveux ont grisonné, il n'a plus rien publié, trimbalant parfois sa chemise à fleurs sur des plateaux de télévision. Le repos du guerrier, avant d'en finir une bonne fois pour toutes, d'une balle dans la tête. Ne nous assoupissons pas trop, cet enfoiré pourrait bien jaillir du ciel, telle la foudre sur les ténèbres. Puis disparaitre aussi vite.




